Marquis

Biographie

D’abord imaginé comme le troisième opus de Marquis de Sade, le chapitre manquant d’une saga captivante mais inachevée, Aurora a dû être réinventé en chemin suite à la disparition du chanteur Philippe Pascal en septembre 2019. Au gré d’un itinéraire qui de Rennes passe par New York, Bruxelles, Amsterdam, Paris et Saint-Jean-du-Doigt (Finistère), une succession de collaborations, de coups de main, de rencontres, plus ou moins fortuites, ont rendu possible cette entreprise esquissée il y a 3 ans à la faveur d’un concert de reformation de la légende la plus tenace du rock rennais.

Aujourd’hui Marquis (sans « de Sade ») est un tout nouveau groupe que contemplent 40 ans d’histoire. Une diachronie digne de Borges que valide l’âge de ses membres : trois baby-boomers et un millennial faisant corps et cause commune sur un premier album au goût d’adieu et de renouveau.
 
Du Marquis, première époque, on retrouve Frank Darcel, guitariste, principal auteur-compositeur et réalisateur. Thierry Alexandre et Éric Morinière, respectivement bassiste et batteur, charpentent l’ensemble comme au temps de Rue de Siam. Quant à Simon Mahieu, jeune flamand au pédigrée en construction, il réussit à combler l’absence de Philippe Pascal, sans en effacer la trace. Ainsi, ni manière de résurrection, ni hommage à proprement parlé, Aurora achève un cycle et en inaugure un nouveau. Avec ce titre éminemment symbolique pour un projet qui a connu maintes tribulations avant de voir le jour…
 
Lorsqu’en 2017 le plasticien rennais Patrice Poch, soumet l’idée d’un concert de reformation pour le vernissage d’une exposition autour des chansons de Marquis de Sade- à laquelle va contribuer Loulou Picasso de Bazooka - rien ne présume d’un vrai retour de ce groupe sorti des radars depuis 1981. Pour la première fois depuis 38 ans, les quatre membres se retrouvent donc.  D’abord autour de quelques verres au café de la Paix, sanctuaire de la movida rennaise des années 80, puis pour les premières répétitions. Frank Darcel : « C’était émouvant. Les années avaient passé. Les raisons de notre séparation s’étaient estompées. Restait une certaine affection. Et un respect mutuel. A la troisième ou quatrième répétition, tout le monde s’est mis à mieux jouer. Là, on s’est rendu compte que les morceaux n’étaient pas forcément datés. Comme s’ils avaient attendu sagement qu’une époque s’achève pour de nouveau coller à l’air du temps. »
 
 
Le concert de l’exposition Marquis de Sade aura lieu le 16 Septembre 2017 à la salle Le Liberté devant 3 000 personnes. Documenté quelques mois plus tard par un album live, il révèle une cohésion inespérée. « La belle surprise c’est que la voix de Philippe était intacte, que Thierry et Eric, qui n’avaient plus touché à leurs instruments depuis 15 ans, jouaient encore mieux qu’avant. Comme s’ils débarquaient de Portland... » Incidemment ce live leur ouvre des portes et des perspectives... « Dans la foulée, LAfactory/Caramba nous a proposé une tournée qui a généré de très beaux moments. Je pense notamment au concert à l’Opéra de Strasbourg qui fut magique. A celui des Vieilles Charrues devant 40 000 personnes sous un magnifique coucher de soleil. »
 
Se pose alors l’épineux problème de la suite à donner. Pour Frank Darcel, il est hors de question de ressasser l’ancien répertoire de Marquis de Sade, même s’il a plutôt bien vieilli, sans autre finalité. Pour Philippe Pascal en revanche, la scène reste centrale. Même s’il consent à enregistrer de nouvelles chansons, à condition qu’elles soient principalement écrites en français. Sur la dizaine composée par Frank, trois seront achevées au studio NDE de Saint-Jean-du-Doigt (dont deux promises à accompagner la prochaine réédition des albums de MDS, Danzig Twist et Rue de Siam). Mais là s’achève le rêve du grand retour. Là se séparent les lignes de vie. 
 
En avril 2019, Frank, Eric et Thierry s’envolent pour New York où les attendent amis et alliés, notamment les guitaristes Ivan Julian et Richard Lloyd. Le premier a été membre des Voidoids de Richard Hell. Le second a fait partie de Television. Les rejoignent une autre figure historique de la scène new yorkaise en la personne de James Chance. Comme si l’arc électrique reliant Rennes et New York depuis les débuts de MDS était réactivé. Que la source à laquelle s’alimentaient jadis quatre jeunes rennais aux joues creuses, aux notes acérées, aux quêtes existentielles éperdues, générait à nouveau de l’énergie. « Dès l’instant où Richard Lloyd a branché sa guitare, on s’est dit « Ouah, on rêve !»  Et on a compris qu’on ne pouvait plus reculer. »
 
C’est donc au milieu du gué, avec d’autres séances de studio bloquées, que survient quatre mois plus tard la mort de Philippe Pascal. Frank : « La première phrase que j’ai écrite dans le communiqué de presse, c’est que cette disparition signifiait la fin de notre adolescence, ce qui est un peu stupide. Surtout à 60 balais. Mais ce fameux Marquis de Sade que Philippe idéalisait, dont il avait aussi un peu peur, avait bel et bien disparu. » Bien que le projet d’un album hommage soit vite abandonné pour des raisons contractuelles, sa mise en œuvre a quand même permis de réactiver tout un réseau d’amis, de connivences, de renouer avec les compagnons de route de la première heure comme Christian Dargelos, Sergei Papail, Daniel Paboeuf. Comme Etienne Daho qui avec Je n’écrirais Plus Si Souvent rend un touchant hommage à Philippe Pascal… « Frank et Thierry sont venus me voir à Paris pour me proposer deux musiques différentes, très belles toutes les deux. Mais de suite j’ai eu plus d’affinités avec celle qui allait devenir Je n’écrirais plus si souvent. J’ai un peu tourné autour. A ce moment là j’étais un peu hanté par la brutalité de la mort de Philippe. Comme nous tous. Et j’ai écrit ce texte clairement inspiré par lui. Je l’ai fait assez rapidement. Y transparait toute l’amitié que je lui porte. » Entre temps Frank a fait la connaissance de Simon Mahieu au Synsound Studio de Bruxelles qui abrite d’autres sessions, dont il ne sait plus très bien à quoi elles sont destinées. De fortuite, cette rencontre va s’avérer cruciale dans l’avènement du nouveau Marquis. « En faisant écouter les voix de Simon, alors qu’on manquait de recul, que l’idée de remplacer Philippe restait vague, des gens nous on dit « Ce mec a quelque chose. C’est sacrément bien. Pourquoi ne pas repartir avec lui ?»
 
Et pourquoi pas en effet ? Après tant d’efforts, d’espoirs, de doutes, de chagrins, il est troublant de trouver en Aurora un ensemble aussi solide et cohérent. Qui à la façon d’un fondu enchaîné de cinéma accompagne naturellement le passage entre deux époques, deux formations, deux générations. De l’ancien Marquis de Sade on retrouve cette science de l’oxymore sonore qui fit la force du groupe dès ses débuts, ces rythmiques, ces guitares dont on a pu écrire alors qu’elles généraient froideur incandescente et obscurité aveuglante. Comme si l’esprit du groupe rennais était resté en suspens pendant tout ce temps, avant de transmuter, se reformuler en dystopies contemporaines sur European Psycho- premier single à s’extraire du lot- en accès de rage de vivre avec Umm Immer Jung Zu Bleiben et More Fun Before War, ou de mélancolie avec Zagreb.  Avec à chaque fois, ce bonheur incrédule d’entendre le chant des guitares éclore à nouveau. Celle de Frank, plus « joueuse » et mutante que jamais, celles d’Ivan Julian et de Richard Lloyd innovantes aujourd’hui comme hier. Celles du chevronné Xavier Geronomi et du « rookie » Kobe Dupont, chacune apportant à cette polyphonie électrique une signature, un coup de griffe singulier. 
 
Sur Aurora, le passage de témoin a lieu également sur les pistes vocales. Avec un Simon Mahieu présent sur le même disque qu’un Christian Dargelos, tout premier chanteur de MDS, dont la contribution sur Holodomor ramène Marquis à son origine punk, la boucle ne pouvait mieux être bouclée. Etienne Daho (Je n’écrirai plus si souvent), le chanteur du groupe hollandais Mecano Dirk Polak, (Soulève l’Horizon) et Frank Darcel dans la langue de Pessoa (A Cidade Escondida) contribuent eux aussi à faire de cet album qui se voulait épilogue, un moment de recueillement et un recommencement. 
 
 
En effet, si Aurora porte bel et bien le deuil de figures essentielles de la scène rennaise (mention à Dominic Sonic dont la version d’Ocean du Velvet Underground en duo avec Simon, en 45t bonus du vinyle d’Aurora, a été l’un des derniers faits d’arme avant sa mort en Juillet 2020) c’est avec une énergie qui est tout sauf celle du désespoir. En français, anglais, flamand, allemand ou portugais, avec ses jumelages news yorkais, bruxellois, amstellodamois, avec une vision du monde terriblement lucide et une musique qui d’avoir été si moderne n’a finalement jamais cessé de l’être, Aurora renvoie à ce que disait Gilles Deleuze sur la musique et l’art en général : « c’est ce qui résiste le mieux à la mort ». 
 
 
Francis Dordor

Dernière Sortie

5 févr 2021

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